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10 juillet 2009 5 10 /07 /juillet /2009 13:07

Voici la conclusion d'un mémoire d'Estelle Faure, membre de notre association, pour l'IEP de Grenoble sur le thème :
Les représentations politiques des jeunes à travers les journaux lycéens



            A l’aune de ce mémoire, le journal lycéen apparaît comme un prisme dévoilant les représentations politiques des jeunes. Loin d’être homogènes et facilement décelables, elles véhiculent leurs opinions et les sujets qui leur tiennent à cœur. Les articles, dessins, bandes dessinées et autres procédé stylistique nous renseignent non seulement sur les avis des lycéens, mais aussi sur leurs attentes, leurs espérances ou leurs déboires. Parce qu’il reflète une réalité sensible que vivent au quotidien les élèves, le journal se fait le portevoix de toute leur communauté. En quête de représentativité, notamment par le recours aux sondages, ces publications prennent le pouls de la vie lycéenne. Si la culture domine largement les préoccupations, les questions de société (des médias à la politique politicienne) ne sont pas absentes du débat interne à l’établissement. Néanmoins, au-delà de cet aspect descriptif, le journal apparaît comme un objet politique favorisant la démocratie lycéenne au cœur des établissements, quand les instances comme le CVL semblent être moins légitimes. Moyen d’expression privilégié, le journal permet aux élèves d’améliorer leur style d’écriture, de former leur esprit et d’élargir leur horizon politique. Pour le noyau dur que constitue l’équipe rédactionnelle, petit groupe d’amis motivés et dynamiques, le journal est un espace de liberté, parfois idéalisé mais toujours expérimenté. Signe d’un engagement politique, au sens large et parfois étroit du terme, il permet à ses créateurs de s’improviser citoyen et agitateur, dans les limites des droits et devoirs qui leur sont conférés. Comme la presse nationale le fait au niveau du pays, le journal se fait l’écho des revendications lycéennes : de la cantine au foyer, en passant par les emplois du temps, les élèves n’hésitent pas à pointer du doigt les dysfonctionnements de l’établissement jusqu’à créer polémiques et tensions. Par ailleurs, les adultes (CPE, directeur, membres du CLEMI, etc.) n’y jouent pas toujours le rôle négatif qu’on leur impose mais servent aussi d’appui et de guide pour des jeunes qui connaissent parfois mal la législation en vigueur. Nonobstant ce bilan, le journal est limité dans sa diffusion et donc son impact : faiblement lu, il est parfois peu connu des autres lycéens. Cela ne préjuge en rien de cette expérience citoyenne, collective et engagée qu’il procure à l’équipe rédactionnelle, motivée à la fois par le souci d’expression et d’une information alternative.

Ce constat ne doit pas nous faire oublier les limites inhérentes à toute étude non exhaustive des journaux lycéens. Ainsi, le corpus de textes porte uniquement sur l’académie de Grenoble. L’idéal aurait été de diversifier géographiquement les ressources. Toutefois, cette étude semble représentative de la multiplicité des situations scolaires : les journaux recueillis proviennent d’établissements variés (du lycée agricole de Contamine sur Arve à l’établissement privé Pierre Termier en pensant par celui public du Grésivaudan de Meylan). Pour parfaire cette étude, il aurait été judicieux de sonder plus largement la population lycéenne sur leur journal. Le questionnaire distribué aux élèves du lycée du Grésivaudan de Meylan aurait mérité d’être suggéré à tous les niveaux (seconde, première et terminale) des différentes classes existantes au sein de l’établissement (S, L, ES et sections professionnelles). Cela aurait donné un aperçu plus large et pertinent de l’impact des journaux sur un panel d’élèves plus représentatif. Néanmoins, l’ampleur de cette entreprise ne correspondait pas au travail effectué dans le cadre de ce mémoire. De surcroît, malgré les sources bibliographiques existantes, aller à la rencontre des spécialistes sur le thème des journaux lycéens aurait pu constituer une expérience bénéfique et enrichissante. Comparer les recherches effectuées sur le thème de la politique aurait en effet permis de croiser les données et confronter les avis sur cette question toujours actuelle et captivante.

            Envisager le journal lycéen comme une représentation politique à part entière, se muant en objet démocratique, est une approche qu’il est pertinent de décliner sur plusieurs terrains. Tout d’abord, étudier le développement de telles publications dans des sociétés en pleine construction démocratique pourrait être un enjeu non négligeable à l’échelle internationale, notamment dans des pays où les jeunes sont démographiquement plus importants. Par ailleurs, cette étude pourrait être déclinée aux différents niveaux scolaires : à partir de l’école primaire jusqu’à l’université en passant par le collège, la parole est donnée aux élèves qui le souhaitent. Il serait donc éclairé de saisir les représentations politiques qu’ils peuvent véhiculer. A terme, une étude comparative pourrait être menée entre ces différents âges des journaux scolaires pour montrer les évolutions de la politisation chez les jeunes. Dans une perspective plus historique, se concentrer sur quelques publications serait pertinent pour montrer l’évolution politique des jeunes au cours des trente dernières années : la tendance est-elle réellement à la dépolitisation des publications lycéennes ? Dans la même lignée, comparer les journaux selon leurs régions d’origine, plus ou moins ancrées dans une tradition politique, pourrait révéler un engagement partisan ou citoyen différent, variant d’un territoire à l’autre.  Par ailleurs, il serait extrêmement avisé d’aller au-delà de la simple description de la politique dans les articles : comprendre ce qui a influencé le lycéen dans sa réflexion journalistique (parents, professeurs, amis, médias, etc.) mettrait en évidence l’interaction entre le jeune et son milieu socialisateur, si divers soit-il.

On comprend donc que ce sujet ne manque pas de perspectives et constitue un enjeu majeur en termes de citoyenneté et de socialisation, trop peu étudié en science politique. Alors que Richard Descoings, actuel directeur de l’IEP de Paris, vient de remettre à Nicolas Sarkozy son rapport – déjà controversé – sur les lycées, il apparaît intéressant d’intégrer la problématique des journaux lycéens au grand changement voulu par la réforme gouvernementale. Nombre de commentateurs de la vie sociale et politique française observent une hausse des incivilités, notamment les agressions de professeur ou d’élèves. En témoignent les récents incidents survenus dans le lycée de Gagny et autres établissements scolaires dans lesquels se sont introduits des bandes de jeunes cagoulés afin d’agresser des élèves[1]. Pour contrer ces incivilités et le manque d’intérêt des élèves pour la démocratie à l’école, préjudiciables aux lycées et ses élèves, ne faudrait-il pas repenser la citoyenneté à l’intérieur de l’établissement ? Cette réflexion passe, sans nul doute, par une reconsidération du journal dans la dynamique citoyenne et scolaire. A ce titre, donner plus de visibilité et d’ampleur aux initiatives du CLEMI et d’associations comme Jets d’encre permettrait de développer les publications lycéennes et donc la parole citoyenne des adolescents. Parce que la démocratie n’est pas figée, elle nécessite de prendre vie et d’être expérimentée. Le journal lycéen apparaît alors comme le vecteur vivace de cette citoyenneté en devenir. Si la pensée se forme dans la bouche, la citoyenneté naît dans les mots, quand on donne la parole à ces jeunes qui n’ont pas d’espace public dans le lycée où ils passent le plus clair de leur temps. Loin d’imposer aux jeunes la création d’un journal, il serait judicieux de leur proposer cette alternative, notamment dans le cadre des cours d’ECJS (Education Civique, Juridique et Sociale), pour remplacer les débats parfois stériles et inintéressants auxquels ils ne mettent pas de cœur à l’ouvrage. Cela permettrait de leur créer un espace public dans lequel ils pourraient exprimer leurs sentiments, leurs revendications, leurs critiques, alimentant ainsi une forme de régulation sociale et politique afin d’améliorer leur cadre de vie. En contribuant à cet outil d’expression, les lycéens feraient un premier pas vers la démocratie, entrant ainsi de plein pied dans la citoyenneté. Reprenant le titre de l’ouvrage juste et pertinent d’Alain Bentolila[2], donner la parole à des lycéens qui en sont – a priori – dépourvue, c’est prendre le parti d’opposer le verbe à la barbarie. C’est alors donner à chacun la possibilité d’apprendre ce qu’écrire veut dire. 

© Estelle Faure, 2009



[1] Lundi 27 avril 2009, onze jeunes gens de 15 à 20 ans ont été placés en garde à vue pour leur participation présumée à l’expédition punitive du 10 mars dans un lycée de Gagny (93).

[2] BENTOLILA Alain, Le Verbe contre la barbarie. Apprendre à nos enfants à vivre ensemble, Odile Jacob, Paris, 2007,

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Published by Association Médias - dans Publications
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